Spock

Une ère de premières fois

Au cours des deux dernières années, la plupart d’entre nous avons vécu de nombreuses « premières fois ».

Première fois à vivre une pandémie mondiale, un confinement, un couvre-feu. Premiers cours, premiers repas en famille et premières fêtes d’anniversaire sur Zoom, première fois à devoir porter un masque pendant des périodes prolongées.

Lorsque les mesures de santé publique ont d’abord été mises en place, de nombreuses personnes ont vu un parallèle entre les humains confinés et les animaux captifs. Cette réflexion m’a évidemment fait penser à mes amis de Fauna. J’imagine que notre ressenti, qui était particulièrement intense pendant les premiers mois (mais qui demeure présent de manière intermittente, au fur et à mesure que la situation évolue et que nous devons composer avec les multiples défis liés à ce virus), est semblable à ce que les animaux captifs ressentent toute leur vie. Je crois que c’est le cas de tous les animaux captifs, qu’ils soient issus de l’industrie de l’élevage et de l’alimentation, de la recherche biomédicale ou du divertissement, ou qu’ils soient gardés comme animaux de compagnie dans des conditions inadéquates. C’est un sentiment d’impuissance, une impression de n’avoir aucun contrôle sur ce qui nous arrive, de savoir que d’autres prennent des décisions pour nous, et de n’avoir d’autre choix que d’espérer que ces décisions soient les bonnes. Dans notre cas, c’est temporaire, mais pour eux, c’est permanent. Ce ne sont pas tous les animaux qui ont la chance de trouver la paix dans un sanctuaire comme Fauna, un endroit où le bien-être des résidents est au centre de chaque décision, de chaque action.

Marie-Pierre prépare l’enrichissement pour les chimpanzés.

Sur une note plus légère, cette période m’a fait penser à toutes les « premières fois » que j’ai vécues à Fauna. La première fois où j’ai entendu parler de la Fondation, dans un article de journal paru dans les années 1990. Ce texte a laissé une marque profonde dans mon esprit d’adolescente, et je me suis promis que je découvrirais cet endroit, un jour. La première fois que j’ai mis les pieds au sanctuaire pour une visite extérieure avec mes parents, en 2001. C’était un lieu très impressionnant, même à cette époque, avant toutes les améliorations qui ont été apportées au fil des ans. Je me souviens d’avoir « rencontré » Billy Jo et Jeannie, entre autres. Puis, presque une décennie plus tard, après mon déménagement à Montréal… La première fois que j’ai fait du bénévolat à Fauna. C’était la première d’innombrables journées de bénévolat — j’ai commencé par faire du travail sur les terrains extérieurs, avant de passer à la préparation d’enrichissement pour les résidents, et ensuite aux tâches de la maison des chimpanzés. Voilà une autre série de premières fois très spéciales : la première fois que je suis entrée dans la maison des chimpanzés, la première fois que j’ai humé l’odeur indescriptible qui s’en dégage, la première fois que j’ai senti la présence des chimpanzés, la première fois que j’ai entendu les sons qui résonnent entre les murs de cet édifice unique.

Après avoir passé de nombreuses heures à la maison des chimpanzés et suivi une formation rigoureuse, j’ai vécu un autre moment spécial : la première fois qu’un chimpanzé m’a permis de le regarder dans les yeux, de véritablement me plonger dans son regard (d’une distance sécuritaire, bien entendu). Il y a un « avant » et un « après » ce moment dans ma vie, comme je crois que c’est le cas pour quiconque ayant vécu cette expérience inoubliable. Dans mon cas, c’est avec Spock que j’ai d’abord eu le privilège de partager un tel moment. Spock, qui nous a depuis quittés, était un être incroyable.

Il y a également eu le moment où j’ai rencontré les autres primates pour la première fois. J’ai eu la chance de faire connaissance avec cinq d’entre eux au fil des ans : Darla, Newton, Sophie, Theo et Eugene. Ils vivaient paisiblement dans la maison des singes, loin de l’action de la maison des chimpanzés.

Il y a également eu la première fois qu’un chimpanzé m’a saluée, la première fois que j’ai préparé des sacs de noix, la première fois que j’ai joué à la tague avec un chimpanzé, la première fois que j’ai aimé entendre des bruits de mastication (si ça vient d’un humain, je déteste ça, mais si ça vient d’un chimpanzé, pas de problème!), la première fois que j’ai lavé la vaisselle dans la maison des chimpanzés, la première fois qu’un chimpanzé que j’ai eu le privilège de connaître nous a quittés. J’ai vécu tellement de moments particuliers au cours de ces dix années — des moments heureux, drôles, tristes, touchants, surprenants, déchirants, émouvants.

Puis, la pandémie a frappé, et pour la première fois en plus d’une décennie, j’ai dû arrêter d’aller à Fauna. Je soutiens pleinement la décision de restreindre l’accès au sanctuaire afin de protéger la santé des résidents, bien sûr, mais c’était tout de même un sentiment très étrange. Comme d’autres bénévoles, j’ai fait ce que je pouvais pour aider à distance, soit des tâches administratives ou de bureau. Le personnel nous donnait des nouvelles sur une base régulière, et les soigneurs ont organisé un appel Zoom pendant les fêtes afin que nous puissions voir les chimpanzés.

L’année suivante a été en dents de scie, puisque Fauna n’avait d’autre choix que de suivre les directives de santé publique, en constante évolution, pour assurer la sécurité des résidents. Puis, une autre merveilleuse première fois : la première fois où j’ai pu retourner à Fauna, lorsque le sanctuaire a enfin pu relancer le programme de bénévolat! C’était fantastique de revoir mes amis humains et non humains. Je n’aurais jamais cru que l’odeur de la maison des chimpanzés me manquerait autant! Au moment où j’écris ces lignes, nous faisons de nouveau face à une hausse des cas, et le programme a encore dû être suspendu temporairement. C’est malheureux, mais quoi qu’il arrive, je serai là lorsque le sanctuaire réouvrira ses portes, parce que Fauna et ses résidents sont précieux dans ma vie.

Tant que je le pourrai, je serai bénévole à Fauna.

Marie-Pierre Bonin
Marie-Pierre est bénévole à la Fondation Fauna depuis 2011. Elle possède une formation en psychologie, en écologie comportementale et en traduction. À part faire du bénévolat à Fauna, Marie-Pierre aime voyager, jardiner et jouer des percussions.